Le cerveau « se mange-t-il lui-même » quand on manque de sommeil ?

Sur Instagram, un compte partageant des « science facts » affirme dans l’une de ses publications que « le cerveau se met à se manger lui-même » lorsqu’on manque de sommeil. Selon lui, certaines cellules cérébrales deviendraient suractives et commenceraient à détruire des cellules saines, entraînant perte de mémoire et déclin cognitif. Mais cette image ne reflète qu’une partie très simplifiée de la réalité scientifique.

Pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut d’abord savoir que certaines cellules du cerveau, comme les astrocytes et les microglies, jouent un rôle un peu comparable à celui d’une équipe d’entretien : elles nettoient les déchets, réparent ce qui doit l’être et surveillent l’état général des connexions entre les neurones. Ce travail de nettoyage a lieu en permanence, mais il est particulièrement actif lorsque nous dormons.

Certaines recherches menées chez des souris ont observé que, lorsqu’on prive ces animaux de sommeil pendant plusieurs jours, ces cellules d’entretien deviennent plus actives que d’habitude. Dans une étude publiée en 2017 dans The Journal of Neuroscience, les astrocytes se mettaient même à « grignoter » davantage de connexions neuronales usées. Ce phénomène intrigue les chercheurs, et des synthèses plus récentes, comme celle publiée en 2023 par une équipe de l’Université de Huazhong en Chine, soulignent qu’un manque de sommeil répété pourrait perturber le bon recyclage des déchets du cerveau, favoriser l’inflammation ou dérégler des mécanismes importants pour la mémoire. Mais tout cela reste encore en grande partie théorique, et surtout, presque exclusivement observé chez des animaux.

Pour le Pr Charles Morin, spécialiste du sommeil à l’Université Laval, l’idée d’un cerveau qui s’attaque à lui-même relève plus du sensationnalisme que de la science. Il souligne que le manque de sommeil a bien des effets réels, comme la fatigue, l’irritabilité, ou une baisse d’énergie, et qu’une privation chronique peut augmenter certains risques comme la dépression ou l’hypertension. Mais il précise que les liens avec un déclin du cerveau restent très préliminaires et qu’on ne peut pas tirer de conclusions définitives.

Le journaliste scientifique Michel Rochon estime aussi que ces publications exagèrent beaucoup. Auteur de plusieurs livres sur l’étude du cerveau humain, il affirme que les études sur les cellules du cerveau touchées par le manque de sommeil sont intéressantes, mais trop limitées pour affirmer que le cerveau humain « se dévore ». Il rappelle que ce sont pour l’instant des pistes chez les souris et qu’il faudra encore de nombreuses recherches pour mieux comprendre ce qui se passe chez l’humain.

Finalement, cette publication Instagram reprend donc un phénomène réel, mais encore mal compris et loin d’être démontré chez l’humain. Le résultat est un message simplifié à l’extrême, qui transforme une hypothèse scientifique en mise en garde sensationnaliste. La nouvelle n’est pas totalement fausse, mais elle manque clairement de nuance et contribue à alimenter une vision inquiétante et trompeuse du fonctionnement du cerveau.